Les images spectrales de Jean-Michel Fauquet

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Entre dessin et photographie, l’oeuvre au noir de Jean-Michel Fauquet bénéficie enfin de la toute la reconnaissance qu’elle mérite à la Maison Européenne de la Photographie.

 L’an dernier aux Rencontres d’Arles son exposition avait été une grande découverte pour le public. Mais les amateurs connaissaient déjà ce travail plutôt confidentiel. Aujourd’hui, il a les honneurs de la Maison Européenne de la Photographie à Paris. Jean-Michel Fauquet pratique son art comme d’autres la plongée sous-marine. Dans l’espace confiné de son minuscule appartement-studio du Sentier, à Paris. Au coeur de la nuit. Il conçoit des images à nulles autres pareilles qui résultent d’un long processus d’élaboration, d’une vie d’ascèse et d’une nécessité impérieuse.

Plus que de retenir l’attention, ses compositions sombres entraînent le spectateur dans les zones les moins accessibles de la mémoire. Aux confins du cerveau reptilien. A la limite du visible. Ses natures mortes, ses paysages, ses portraits, s’offrent au regard après un moment d’adaptation. Ils sont comme recouverts d’un voile noir, d’une couche de poussière. Ils nous mettent dans un état de sidération silencieuse. On pense au cinéma de Murnau et à ses vampires qui hantent les châteaux abandonnés des forêts de Transylvanie : « Dans la nuit, quand tout disparaît, alors, tout apparaît » dit, l’artiste.

« Je fais un travail de révélation. Je tente de combler une perte »

Etrange cabinet de curiosités : on distingue des formes sculpturales mises en scène avec un sens appuyé de la dramaturgie. Et des ombres qui habitent ces espaces aux confins du rêve et du cauchemar. Objets mémoriels aux contours flous, instruments médicaux d’un autre âge, appareillages corporels contraignants, architectures utopiques, emplissent la chambre d’écho des visions subliminales offertes par Jean-Michel Fauquet. Pylônes télégraphiques rouillés, cabanes de chantiers abandonnées, centrales électriques fermées, comme autant de vestiges d’un monde englouti. Le notre ? Chrysalides surdimensionnées et Tour de Babel ensablée projettent leurs ombres inquiétantes sur ces agencements qui renvoient également aux effrois de la petite enfance.

Car il s’agit aussi de cela. D’un jeu de construction mentale qui s’enracine dans les méandres de l’inconscient. Et quel jeu ! Pour élaborer ces agencements spectraux, Jean-Michel Fauquet commence par récupérer dans la rue des cartons abandonnés par les commerçants. C’est dans ce matériau pauvre, qu’il recouvre d’un écrin gris-noir, qu’il construit ses reliques, des grandes sculptures monumentales, éléments récurrents de son monde imaginaire. Il les patine pour les fondre dans un hors temps. Puis les photographie à la chambre. Ensuite, il retravaille au fusain les tirages sur papier ancien, jusqu’à obtenir ces surfaces mates entre dessin et photographie : « Je fais un travail de révélation. Je tente de combler une perte. Car de tout ce noir jaillira fatalement la lumière ! » explique ce magicien des ombres, non sans une certaine ironie.

Jean Michel FAUQUET : Maison Européenne de la Photographie

Jusqu’au 25 mai 2014-05-09

Jean-Michel Fauquet, Le grand séparateur

http://rencontres-arles-photo.tv/

Les érudits de la Renaissance, améliorant la méthode préconisée par Saint Thomas d’Aquin aux lecteurs afin d’enrichir leur capacité de mémoire, suggérèrent la construction mentale de modèles architecturaux, palais, théâtres, etc., dans lesquels loger ce dont on souhaite se souvenir. Ils recommandaient d’accorder à ces choses de l’esprit un traitement affectueux et de les transformer en « similitudes inhabituelles » qui les rendraient faciles à visualiser et à mémoriser.

Ce travail rassemble les éléments d’une mémoire « photobiographique ». Il s’est agi d’élaborer ces fameuses « similitudes inhabituelles » jalonnant le cheminement d’une mémoire qui remonte à la nuit des temps, en procédant par phases successives et à l’aide de matériaux d’une extrême précarité. La construction de ces figures, sortes d’appeaux de la mémoire, suscite un récit dans l’esprit de celui qui regarde, aide à fixer le souvenir d’événements fondateurs en un sentiment de déjà vu, de déjà vécu.

Le Grand Séparateur indique la distance qu’il est nécessaire d’établir avec le sujet afin qu’il nous apparaisse dans sa plus grande justesse en ouvrant le champ libre de notre propre mémoire. Constitué de trois éléments placés au centre de cette topographie mémorielle, il fait le lien entre ces différents récits et installe un régime de zones d’affection et de tensions, selon le point de vue du spectateur, en le soumettant à l’épreuve d’une question.

Arrêté dans son mouvement pendulaire, il fixe très précisément, à l’endroit de sa verticalité, le point d’intersection entre le temps de la mémoire horizontale, le temps vertical, et détermine alors l’instant photographique.

Jean-Michel Fauquet

Exposition présentée à L’Atelier de Chaudronnerie, parc des Ateliers, Rencontres d’Arles 2013.